Nous les avions entrevus depuis le cimetière, de l'autre côté des hautes grilles, juste sous le téléphérique. Notre Stalker, qui tente la conjugaison de la croix du sud et de l'anarchie, nous avait dit connaître quelqu'un qui habitait là bas. - comme partout, il faut connaître quelqu'un pour pénétrer un territoire, la « hôuma ». C'est un rappeur de Saint Eugène qui nous attend à ses côtés dans la ruelle qui longe le cimetière. Des types apostrophent, voient que nous connaissons du monde, rebroussent chemin.

Quel chemin ? Le clandestin par dessus le mur ? Ou les marches ? On opte pour les marches, les transversales nécessaires au piéton d'Alger pour ne pas perdre des kilomètres en serpentant, à l'instar des voitures sur la pente moyenne, en interminables lacets. À mesure de l'ascension, des sacs empilés apparaissent aux yeux essoufflés. Les maisons perdent quelques étages, leur blancheur et une part d'achèvement. Tout ici a poussé ces vingts ou trente dernières années sur le terrain de ce que l'on appelait le Ranch, une ferme.

La végétation comme le reste, pousse ici sans rien demander à personne. L'escalier semble la fendre, en haut il fait place au début d'un chemin de terre surmonté, en vigie d'un nid de branches, de plastiques et de carcasses d'appareils ménagers. Nous l'empruntons et faisons pause sur une corniche, le temps que notre stalker-rappeur fasse un tour en éclaireur. Il revient, nous le suivons. À droite, un mur en pierre sèche soutient la pente. Un peu plus loin sur la gauche un mur auquel on s'accoude, en dessous, c'est sa maison. Il parle peu cependant : « mon grand père s'est installé là en 59, c'est notre terrain, 350 m². Il y a quatre familles ici. On va bientôt déménager dans une cité à 15 kilomètres d'Alger... la location vente ». Et ici, que va-t-il se passer ? « On va détruire notre partie pour reconstruire. La notre, c'est celle là, qui fait l'angle. Chacun se débrouille avec sa partie. Certains vont rester pendant les travaux, les nôtres, les leurs » Il montre les sacs entassés à ses pieds et que nous avions pris, comme ceux que nous avions croisé précédemment, pour des gravats. « Tu vois, là, du sable, des graviers ». On repense à notre essoufflement à gravir les escaliers et à cette partie inaccessible par véhicule. « A dos d'homme, c'est ça ? Oui, c'est ça » Est-il content de déménager ? De quitter le quartier ? Il hausse les épaules, ne sais pas vraiment « c'est l'argent qui commande tu sais ». « Ici, c'est calme, on connaît tout le monde, les flics n'entrent pas »

Nous ne rentrerons pas, ces parents ne sont pas là.

Nous poursuivons. Le chemin, symboliquement se privatise : une porte grillagée ouverte, encadrée de feuilles de palme. Dans l'alignement à flanc de pente, au bout, une cabane de tôle. « Eux, c'est une famille qui aimerait bien être relogée. Ils sont nombreux, n'ont pas d'argent... »

Nous poursuivons, sortons par ce qui fait de nouveau signe de porte et longeons les grilles du cimetière sur lesquelles nous avions buté la dernière fois en montant. À travers, la baie d'Alger. Un peu plus loin sur la droite, surplombant le chemin, une terrasse a été aménagée, protégée du soleil du sud par un auvent, entrelacs de branches, en dessous, les, maintenant habituels, bancs ou tabourets de pierres ou parpaings empilés mais surtout, au centre, un fauteuil de sky. Point de vue sur la baie sautant la grille et ses herses, sorte d'équipement public ou du moins semi-public, destiné à la hôuma. Nouvel espace du khelwi ou du khalwa profane à notre inventaire.