♦ Alger comme un livre écrit, d'une encre qui s'efface, lorsque les yeux courent.
Par Julie Bernard, vendredi 9 décembre 2011 , Algérie :: #79

"Pourquoi faire ce projet ici?", nous demande un quinquagénaire, "fracassé" par son histoire, trop lourde autant que volée. "Pourquoi des français viennent en Algérie ?". Comme si toutes les réponses étaient contenues dans cette impossible histoire partie en fumée. Comme si il n'y avait de réponse que celle coloniale, s'attrister ou se moquer de ce que l'Algérie est devenue ou agir, par les maints outils de la coopération.
Ni l'un, ni l'autre. Difficile pourtant d’apparaître comme neutre, lorsque notre commune histoire empile massacres et mensonges.
Alger, ou ce livre à l'histoire confisqué. A l'histoire qui s'écrit toujours au singulier, par un ou deux hommes qui vérifient sa conformité auprès des autorités religieuses et politiques. A l'histoire qui, telle une encre qui ne résiste au temps, se dissout dans les rues, les arcades, les barrages de police, l'attente... A l'histoire qu'il reste à écrire ensemble encore, celle qui ne pourra plus nous dissocier, nous opposer, mais qui nous mettra côte à côte, dénonçant d'un même doigt, nos ennemis communs.
Même si les costumes d’internationalistes sont taillés trop grands pour nos statures de poussières d'étoile. Ennemis communs tout de même, qui ne peuvent-être nations.
Les français, arrivent en Kabylie au milieu du 19ème siècle.
« J'ai trente ans, c'est ma tante. Ma tête est posée sur ses genoux. Ses doigts dans mes cheveux. Comme souvent elle raconte. Le village, le passé, les français qui arrivent. Elle me dit : « ils ont massacré les enfants, détruit les forêts, tué le bétail, pillé les récoltes, brûlé les maisons. Dans notre maison, il y avait un grand coffre, dans le coffre, une peau de mouton avec, écrit dessus et enluminé, notre arbre généalogique. C'est ça qu'ils voulaient.
Tout voit le jour de nouveau. Des enfants naissent, les arbres repoussent, les troupeaux sont reconstitués, les graines deviennent des plantes, les maisons sont reconstruites... Tout sauf un élément qui, parti en fumée, ne reverra jamais le jour ; ça, notre histoire... c'est ça qu'ils voulaient » »
Ailleurs, à peu de temps de distance, en amont, à quelques kilomètres. Les français entrent dans Alger et mettent le génie militaire au travail. Place d'arme pour que les troupes se retournent, noms au coin des rues et saignées, de la largeur d'un bataillon pour fendre la casbah et la contrôler. Ils saignent la casbah sur des rues existantes, les élargissent, rasent les maisons aux abord. Ils suivent le trait de la rue sur le plan, raclent les bords et par là, la détruisent. Première saignée : la rue des scribes. Tout ce que la casbah compte de lettres, d'écrits, d'histoires, rasés.
C'est ça qu'ils voulaient ?
Un peu plus loin dans l'aval du temps : Abd el Kader découvre la smala détruite. Il chevauche, et suit les troupes françaises déjà parties avec prisonniers et butin. Il les suit, à la trace des pages arrachées aux livres de sa bibliothèque.
C'est ça qu'il voulaient ?
Plus loin encore un siècle en aval, en France, un livre est retrouvé dans le vaisselier familial, transmis de génération en génération, à l'intérieur, une dédicace : « A mon ami... voici ce coran d'Abd el Kader. Légué à l'université, on découvrira que le Coran en question est une Thora du XIIIe siècle.
En avons-nous entendu parler ? Non
qui veut ça ?
